Jeanne ou l’anticonformisme au féminin


in CONFORMISME ET CONSERVATISME N° 136

Auteur : Louisa Hedjem

Résumé

La trajectoire de Jeanne d’Arc appelée Jeanne la Pucelle en son temps médiéval met en tension la problématique du conformisme et de l’anticonformisme au féminin en Occident. Son sexe de naissance la destine à la tyrannie de l’anatomie et à un conformisme éducatif qui vise la transmission de l’identité féminine par la mère – identité qui se confond avec le conjugalisme et la maternité par introjection de l’autorité masculine et de la position de sujet de la femme. La mère s’affirme vecteur et support identificatoires en vue de la reproduction mimétique. Mais en un temps où l’expression de soi n’est pas de mise, surtout pour une fille, l’originalité de Jeanne est de multiplier les recours à l’acte désignant en terme freudien les actes transgressifs et de créer un soi nouveau anticonformiste qui dépasse la limite interne-externe. Introjectant l’identification à la piété maternelle et projetant l’identification à l’idéal de justice du père, elle crée un mix hybride synthétisant la valence féminine (attribut narcissique de la virginité de corps et d’esprit) et la valence masculine (attributs phalliques, guerrière, parole subversive) et conquiert une existence visible dans l’espace public interdit aux femmes. Jeanne anticonformiste ne respecte pas la position asymétrique du féminin-masculin, de jeune/adulte, de l’analphabète/érudit et bafoue tous les préjugés d’ordre sexuel, social et culturel des hommes de son temps. Cette vierge de référence crée son propre personnage suffisamment flexible et protéiforme pour servir de base à des identifications et des idéaux nombreux et divers en fonction des orientations politiques ou sociales.


Mots-clés : Anticonformisme – Création de soi – Conformisme – Féminin – Langage de l’acte – Transgression adolescente – Transmission de l’identité féminine.


Summary

The career of Joan of Arc, also referred to as Joan the Maiden, during the Medieval period sheds light on the tense opposition between conformism and anti-conformism as embodied by women in the Western world. Her gender at birth destined her to a life ruled by the tyranny of anatomy and the educational conformism through which female identity is transmitted by the mother – an identity synonymous with making a good marriage and motherhood, through the introjection of masculine authority and the woman’s position as subject. The mother is asserted as the vector and basis of all identifications with a view to mimetic reproduction. Yet in an age where expressing one’s own personality was not the order of the day, especially for a girl, Joan’s originality lies in her capacity to produce a number of transgressive acts in the Freudian sense of the term, thereby creating a new, anti-conformist self surpassing internal-external limits. By introjecting her identification with maternal piety and projecting her identification with the ideal of justice embodied by her father, Joan creates a hybrid form which is the synthesis both of the feminine pole (the narcissistic attribute of a virginal body and mind) and the masculine pole (phallic attributes, warlike behaviour, subversive speech), thereby playing a very visible role in public spaces to which access was normally forbidden to women. Joan the anti-conformist does not respect the assymetrical dichotomies of female-male young/adult, illiterate/erudite and flies in the face of the sexual, social and cultural prejudice of the men of her time. This model virgin forged a personality for herself which was sufficiently flexible and protean to serve as a future reference for countless identifications and ideals of varying political and social nature.


Key-words : Anti-conformism – Creation of self – Conformism – Female – Language of action– Teenage transgression– Transmission of female identity.