SIGMUND ET ANNA FREUD



Numéro 115
ISBN : 978-2-84795-205-6
164 pages
Date de parution : Mai 2011
21.00 €

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Éditorial

La relation d'amour accepte difficilement la concurrence avec un, voire plusieurs autres. C'est pourtant bien la manière dont s'est établie pour tout un chacun la relation oedipienne, matrice de celles qui vont suivre...En plus la compétition ne se limite pas à la mère ou au père selon les cas, elle s'étend aussi aux frères et soeurs et peut alors frôler l'insupportable en particulier dans le cas des derniers de la fratrie. On souligne plus volontiers la souffrance de l'aîné de voir un cadet lui voler la place d'enfant unique que celle du cadet, voire du benjamin, condamné du fait de sa date de naissance à trouver toujours au-dessus de lui celui ou celle qui ne se donne même pas pour un rival mais bel et bien pour un propriétaire, sûr de son droit d'aînesse ou du moins suffisamment astucieux pour montrer qu'il n'en doute pas une seconde... L'histoire de Sigmund et sa fille Anna commence par-là: il a été un aîné incontesté, parfois même quelque peu tyrannique à l'égard de ses soeurs cadettes. Elle est née benjamine d'une fratrie de six et venant après une soeur, Sophie, bien aimée par le père, celle qu'il appelait "notre enfant du dimanche" et à laquelle il reconnaissait la féminité idéale, lui qui n'imaginait guère la capacité de penser et de sublimer comme le fait d'une femme normale.

Anna a l'âge de la psychanalyse puisqu'elle est née en 1895. Dès son enfance, Sigmund s'inquiète de son caractère "trop ardent" et de sa tendance à la rebellion vis-à-vis de l'autorité maternelle en même temps qu'il lui accorde, et qu'en réalité il apprécie, son intelligence qui la rapproche de lui tandis que la féminité de Sophie lui est, par essence, inaccessible en tant que père. Il conseillera cependant à Anna, enfin demeurée unique après le départ des cinq autres enfants, de se méfier des avances matrimoniales de son collègue Ernset Jones, lui disant tout à la fois que le mariage n'était pas fait pour elle et que cette voie, suivie par ses soeurs, était la bonne. Anna quant à elle ne s'intéresse guère à tel prétendant mais rêve répétitivement à l'ex-femme de ce dernier. Elle a subi douloureusement le sentiment de son insuffisance de benjamine, toujours exclue par les "grands" et surtout incapable de faire face à une telle concurrence. À l'adolescence, elle s'installe dans un retrait dépressif, qu'elle théorisera ultérieurement sous la notion de "cession altruiste": son dos se voûte, elle devient anorexique et brode mélancoliquement le linge de mariée de la soeur enviée. Quant à Freud, aussi attentif et affectueux qu'il se soit montré, il semble lui avoir été difficile de dépasser ce redoutable partage initial des qualités auquel bien des parents se complaisent, en toute méconnaissance de la nocivité d'une telle répartition: à l'une la beauté et la féminité, à l'autre l'intelligence...Zeus avec ses filles ne faisait-il pas de même? On sait que le jugement de Pâris sommé de décerner le prix de beauté entre les trois déesses déclencha quelques catastrophes ultérieures, lointain écho de la reconnaissance du père pour la plus belle de ses filles, plus belle encore que son épouse! Freud est bien conscient de ce qui se joue dans sa famille mais il n'en adresse pas moins à Anna des recommandations qui ne peuvent être suivies, comme lorsqu'il lui reproche de trop vivre en ascète et de ne pas se livrer aux futilités des jeunes filles de son âge, en bref de ne pas suivre le "bon chemin" de la féminité alors qu'Anna n'a trouvé que l'identification au père pour se rapprocher de lui. Plus tard, il doutera qu'elle puisse devenir psychanalyste et demandera de l'aide à Lou Andréas-Salomé pour détacher de lui celle à laquelle il reconnaissait "un talent pour être malheureuse". Pour Anna, libido narcissique d'ambition et libido érotique vont fusionner précocement dans une identification au père vénéré et aimé, et ce n'est qu'avec l'âge et l'engagement dans un aspect de la psychanalyse relativement vierge à l'époque qu'elle trouvera son équilibre. La cure que Freud mènera ultérieurement avec elle ne doit donc pas être comprise autrement que comme le prolongement de l'action éducative qu'il s'était efforcé d'avoir avec cette enfant qui dès le début lui cause plus de souci que les autres en raison de l'intensité de l'investissement qu'elle lui réserve. C'est dans une certaine mesure un exemple exceptionnel d'essai de sincérité réciproque en ce que l'analyse détourne toujours de leur véritable destinataire les exprerssions de l'amour et les plaintes de l'enfance.

Le présent numéro de Topique se donne pour objet de repartir de ce qui a été l'une des critiques adressées aux premiers psychanalystes et à son fondateur en particulier: comment un analyste peut-il prétendre analyser sa progéniture, qu'il s'agisse d'enfants, d'adolescents ou d'adultes? Le cas de Freud et de sa fille Anna est paradigmatique à cet égard et la meilleure réponse qu'il soit possible de donner tient finalement dans le résultat de cette analyse, soit l'oeuvre d'Anne Freud elle-même. C'est elle que des psychanalystes d'adolescents se sont attachés ici à rappeler, illustrer et commenter dans les textes qui s'entrecroisent avec d'autres portant sur Freud lui-même et les nombreuses critiques qui lui ont été adressées en France dans l'accueil difficile qu'y trouva la psychanalyse. La fille s'est-elle contentée en fidèle Antigone de soutenir et prolonger le père ou n'a-t-elle pas plutôt emprunté une voie bien à elle, en lien avec d'autres sur ces questions qui avaient été au centre de sa propre adolescence? La transmission n'est jamais directe ou sinon elle se condamne à la répétition stérile.

Les difficultés de cette transmission, en particulier celles de l'accueil de la psychanalyse en France telles que le livre d'Alain de Mijolla (Freud et la France, Paris, PUF, 2010) le rappelle, sont l'autre face de la même question. Continuer et renouveler la psychanalyse aujourd'hui dans une recherche théorique et pratique vivante implique de renoncer aux facilités du suivisme. C'est la condition pour pouvoir soutenir ces mots de Freud lui-même en 1914: " Au cours des dernières années, j'ai pu lire peut-être une douzaine de fois, dans les rapports de délibération de certains congrès et des sessions de certaines sociétés scientifiques, ou dans les comptes rendus de certaines publications, que la psychanalyse était à présent morte, qu'elle était définitivement dépassée et limitée. Ma réponse aurait pu ressembler au télégramme que Mark Twain adressa au journal qui avait annoncé la fausse nouvelle de sa mort: Information de mon décès très exagérée. Après chacun de ces avis mortuaires, la psychanalyse a gagné de nouveaux partisans et collaborateurs ou s'est créé de nouveaux organes. Être déclaré mort valait quend même mieux que de se heurter à un silence de mort."

Sophie de Mijolla-Mellor


Sommaire du numéro



• La résistance française à la découverte freudienne. Lettre du Professeur R. Morichau-Beauchant à Sigmund Freud
Christian Hoffmann

• S. Freud et son Antigone: adolescence et liens de mutualité théoriques
Florian Houssier

• Anna Freud et la pédagogie psychanalytique
Claude Boukobza

• Bref aperçu sur les courants de pédagogie psychanalytique du temps de Freud
Olivier Douville

• La réception de Freud en France durant la première moitié du XXe siècle. Le freudisme à l'épreuve de l'esprit latin
Jacques Sedat

• Freud et les psychiatres français
Nicolas Gougoulis

• De Sophie Morgenstern l'oubliée à Françoise Dolto la tapageuse
Dominique Fessaguet

• Eugénie Sokolnicka et Marie Bonaparte
Michelle Moreau Ricaud

• Freud et les surréalistes, ses fous intégraux
Branko Aleksic

• Le Manifeste surréaliste et ses rapports avec l'inconscient
Dominique Fessaguet

• Anna Freud et Moses Laufer, partenaires indissociables?
François Ladame

• Identification à l'agresseur et identification projective à l'adolescence. À propos d'un cas
Jean-Yves Chagnon

• Du pouvoir à l'autorité dans la cure des adolescents
Philippe Gutton

• Que sont les controverses devenues? Perspectives kleiniennes
Dominique L. Arnoux